Le dernier des capitaines

18 février 2018

Avec la disparition de Pierre Agnes, c’est un immense chapitre de l’histoire des sports de glisse qui se ferme tragiquement. Dernier des pionniers des années 80 encore en poste, Pierre Agnes personnifiait la réussite des surfeurs français dans l’industrie du surf.

Vous connaissez tous la saga du surf mais probablement moins l’histoire du surf business. Le surf démarre en France avec l’américain Peter Viertel qui apporte une première planche à Biarritz en 1956. Une poignée de locaux –les fameux Tontons surfeurs- se passionne pour ce sport. Deux d’entre eux, Michel Barland et Jacky Rott, se lancent dans la fabrication de planches dès 1958. Le biarrot Jo Moraiz ouvre le premier magasin spécialisé place Saint-Eugénie en 1965. Le business du surf démarre ainsi en Europe.

A la fin des années 60, des marques de vêtements de surf -essentiellement des shorts et des teeshirts- sont lancées en Amérique et en Australie où ce sport est pratiqué massivement. La marque de shorts Quiksilver est créée en Australie en 1969 et devient vite l’un des leaders de ce nouveau marché. Importée à petite échelle en France par le californien Alan Tiegen à partir de 1978, Quiksilver est vendue principalement dans des magasins de sports.

Le surf business en France ? Quelques fabricants de planche, une poignée de boutiques spécialisées, des voyageurs importateurs de fringues et un marché de quelques milliers de pratiquants.

La glisse à la mode

Tout va changer au début des années 80 avec la mode des sports de glisse. En plus du surf, il y a désormais le bodyboard, la planche à voile, le skateboard et le surf des neiges. Ces nouveaux sports vont attirer plusieurs centaines de milliers de pratiquants et des consommateurs séduits par le look surfeur.

Le champion hawaïen Jeff Hakman (qui a lancé Quiksilver aux USA en 1976), les australiens Harry Hodge et John Winship débarquent en France en 1984 pour implanter sérieusement la marque Quiksilver avec la française Brigitte Darrigrand. Ils créent Na Pali la filiale européenne de Quiksilver puis s’installent dans des locaux de la zone Jalday de Saint-Jean-de-Luz en 1985.

Dans le sud des Landes, à Hossegor, le surf business se développe aussi avec l’implantation de la marque australienne concurrente Rip Curl en 1983 par les français Fred Basse et François Payot aidés par l’Australien Maurice Cole. Comme sur la Côte basque, l’arrivée de surfeurs australiens, californiens ou sud-africains venus travailler, participer aux compétitions internationales ou épouser de jolies françaises va contribuer à l’émulation des jeunes locaux.

Une nouvelle industrie

Pierre Agnes est de cette génération de ces jeunes surfeurs témoins directs et acteurs de l’explosion de leur sport jusqu’alors assez confidentiel. Né en 1964, fils d’un médecin de Capbreton, l’adolescent passionné de surf devient champion des Landes et également champion de France universitaire. En 1986, il est capitaine de l’équipe de France aux championnats du monde amateurs. La filière économique du surf est alors en pleine croissance. Les magasins spécialisés se multiplient et la mode du surfwear propulse les marques vers des sommets. Cinq millions de francs de chiffre d’affaires pour Quiksilver en 1985 et 360 millions en 1996 !

Après un premier poste de commercial chez Rip Curl, Pierre Agnes est repéré par les patrons de Quiksilver qui lui proposent en 1988 de s’occuper de leur team français. Ce sera le début de sa formidable carrière. En 1992, Pierre Agnes créé (avec quelques associés) la société Omareef pour fabriquer et distribuer sous licence les combinaisons de surf, lunettes et montres Quiksilver dans le monde entier. Se présentant comme un homme de produit, c’est un lève-tôt doté d’une volonté d’entreprendre. Pierre Agnes est visionnaire quand au développement du marché du surf. Ainsi, en 1995, il crée un immense surf shop à Capbreton (contenant même une agence de voyage !) préfigurant le concept des magasins « lieux de vie » que Quiksilver déploiera plus tard.

En 2001, Omareef -alors 20 millions d’euros de ventes et 50 employés – est rachetée par Quiksilver. Pierre Agnes devient le directeur général adjoint du groupe. Il continue à vivre à Capbreton mais ses bureaux sont désormais à Saint-Jean-de-Luz. Discret et loyal, cool mais respecté, disposant d’un carnet d’adresses international, il devient président de Quiksilver Europe en 2005.

Le sommet de la vague

Si le marché du surf est alors devenu énorme avec Quiksilver qui dépasse un milliard de dollars de chiffre d’affaires en 2004, les difficultés vont commencer avec l’opération Rossignol. Sous la houlette de Bernard Mariette, alors PDG français de Quiksilver, le fabricant de ski est acheté 241 millions d’euros en 2005 puis revendu 40 millions trois ans plus tard… De plus, la mode du surfwear s’essouffle et la crise financière de 2008 fragilise les marques. Rusty, Town & Country, Gotcha ou encore Kana Beach disparaissent les unes après les autres à partir de 2010.

L’endettement menace sérieusement le groupe Quiksilver contrôlé par sa filiale américaine qui a racheté progressivement les filiales européennes et australiennes. Un nouveau PDG (passé par Nike et le groupe Walt Disney) ne parvient pas à redresser la barre mais l’Europe résiste quand même à la crise sous la direction de Pierre Agnes. En septembre 2015, la filiale américaine de Quiksilver évite la faillite grâce au fameux « chapitre 11 » de la loi américaine qui permet à une entreprise en difficulté de fonctionner le temps de trouver un accord avec ses créanciers. L’heure est grave.

Le big boss

En mars 2015 Pierre Agnes est nommé président du groupe Quiksilver pour le monde entier. Le fonds d’investissement américain Oaktree Capital Management fort de 100 milliards de dollars d’actifs renfloue largement le groupe qui sort ainsi de la procédure américaine de faillite en février 2016. Désormais propriété d’Oaktree Capital, le groupe Quiksilver est rebaptisé Boardriders en mars 2017. Ayant gagné la confiance des exigeants (et probablement impitoyables) investisseurs américains en pilotant avec efficacité la sortie de crise, Pierre Agnes est promu PDG du groupe Boardriders au début du mois janvier 2018.

En disparaissant en mer le mardi 30 janvier dernier alors qu’il était parti pêcher seul depuis son bateau retrouvé échoué sur la plage d’Hossegor, Pierre Agnes termine tragiquement une carrière exceptionnelle. C’était le dernier des patrons du surf en activité (les autres sont à la retraite ou ont vendu leurs entreprises) et c’était l’un des benjamins de cette génération qui a construit un secteur économique créateur d’emplois et de richesse sur le littoral basco-landais. Pierre Agnes en était devenu le big boss. C’était un vrai capitaine d’industrie respecté par ses pairs mais aussi un capitaine de vie pour sa famille, ses amis et pour ses collaborateurs tous inconsolables depuis ce maudit matin de janvier.

Photo : Pierre Agnes. ©Lailheugue.

Article initialement publié dans La Semaine du Pays Basque n°1265 du 09 février 2018.